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Du côté des professionnels de l’information, la condamnation d’une „provocation” de „Charlie Hebdo” surprend parfois.
Par André Loersch

On ne connaît toujours pas, au moment de mettre sous presse cet article, les auteurs de l’incendie qui a ravagé, dans la nuit du 1er au 2 novembre, à Paris, la rédaction de l’hebdomadaire satirique „Charlie Hebdo”.
Cette inconnue de taille n’a pourtant pas empêché nombre de commentateurs de qualifier de „provocation„ la publication d’un numéro spécialement rebaptisé „Charia Hebdo”, inspiré par les succès électoraux du parti islamiste Ennahda sur le terrain de la Tunisie.

Critiques de la profession. Une „édition pas très heureuse”, jugeait Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la „Tribune de Genève”, une „provocation pure”, sans que l’on sache qui avait ainsi été „provoqué” (télévision Léman bleu 05/11/2011). Le quotidien „Le Matin”, lui, publiait une série d’entretiens sur le sujet en titrant: „Liberté ou provocation?” Comme si les deux termes étaient incompatibles, alors que le droit à la provocation est un droit qui découle de la liberté d’expression.
Les politiciens français ont, eux, le premier ministre François Fillon en tête, dénoncé une atteinte à la „liberté d’expression”. Comme si la liberté d’expression était du ressort de quelques incendiaires, pas encore identifiés.
Une posture facile pour celui dont le directeur de cabinet Jean-Paul Faugère avait validé des écoutes téléphoniques à l’encontre de journalistes français, comme le révélait „Le Canard enchaîné” en 2010. De quoi relativiser sa défense de la „liberté d’expression” et de la „démocratie”.
Du côté des professionnels de l’information, la condamnation d’une „provocation” de „Charlie Hebdo” surprend parfois. Non seulement parce qu’il serait étonnant qu’un journal satirique ne commette pas, dans chacun de ses numéros, de nombreuses provocations, mais également parce que la provocation est la fille du droit d’expression, consacrée par la jurisprudence internationale de la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg. Celle-ci considère en effet que les propos qui „heurtent, choquent ou inquiètent” sont protégés par l’article 10 sur la liberté d’expression.

Le contenu de „Charia Hebdo”. Ce qui surprend davantage, c’est que les critiques se sont peu penchés sur le contenu de „Charia Hebdo”. Celui-ci ne se limite pas à un exercice de „blasphème” supposé vis-à-vis de la religion musulmane, mais aborde un vrai sujet d’actualité: le rapport entre l’Etat et la religion, posé à nouveau par le résultat des élections en Tunisie.
Ce thème est bien sûr décliné dans le style maison de „Charlie Hebdo”, notamment dans un „Edito de Mahomet”. Sous la satire perce la conviction du journal qu’„aucune religion n’est compatible avec la démocratie à partir du moment où le parti politique qui la représente veut prendre le pouvoir au nom de Dieu, bande de mécréants!”
Loin d’être une attaque en règle de la seule religion de l’islam, le numéro semble plutôt s’en prendre à une catégorie de croyants, les intégristes, quelle que soit d’ailleurs leur religion – comme en témoigne l’article „Cathos et musulmans intégristes main dans la main”.
Sans provoquer de tels débats, Michel Onfray, dans son „Traité d’athéologie” (2005) était allé bien plus loin dans la provocation intellectuelle, en dénonçant ces „trois monothéismes” (catholicisme, islam, judaïsme), „animés par une pulsion de mort généalogique”, et qui partagent „une série de mépris identiques”. Des propos propres à „heurter”, „choquer”, des propos pour certains „provocants”, mais nécessaires, à la fois à la diffusion de la connaissance, au débat, bref, à la démocratie.

André Loersch est journaliste indépendant.


© EDITO+KLARTEXT 2011