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Sauvegarder un profil de reporter au long cours tout en essayant de sauver de la chaise électrique des condamnés à mort aux Etats-Unis, c’est possible, mais à quel prix ? Les médias qui rétribuent le reportage et l’investigation sont de plus en plus rares.
Par Jacques Secretan

Tournant avec 1500 à 2000 francs par mois depuis quatre ou cinq ans, j’espère à 58 ans sauvegarder mon profil de reporter au long cours, devenu pratiquement obsolète, durant quelques années encore. Dans ce but, je continue à appliquer, entre Lausanne, New York et Buenos Aires, le système D que m’ont enseigné les amis et confrères qui m’ont si souvent hébergé et parfois accompagné.
Participer à la construction d’un film sur une condamnée à mort – innocente –dans l’Arizona, tout en préparant un livre sur le même thème, constitue l’essentiel de mon activité actuelle. Occasionnellement, une „pige” m’aide à ne pas trop perdre la main.

Les „belles années”. Construire un voyage pour en faire une expédition peu coûteuse, généralement tout juste rentable, a de tout temps constitué pour moi un impératif. C’était le cas inclus durant les „belles années” 1975 à 1995, lorsque je pouvais placer régulièrement des articles ou des pages avec photos dans bon nombre de quotidiens et de magazines, avec en complément des „piges” assez fréquentes à la radio voire à la télévision.
Dans ma pratique du reportage en „freelance”, les conditions et dates du prochain voyage ont toujours dépendu des résultats du voyage précédent. La marche à suivre a cependant évolué, mon champ de diffusion s’étant petit à petit réduit d’une douzaine de médias à deux ou trois.

La baisse du prix des avions, jusqu’à 700 francs suisses pour un aller-retour entre Genève et Buenos Aires autour de l’an 2000, a retardé de quelques années ma prise de conscience que le reportage sur le terrain, tel que je l’avais longtemps pratiqué en sautant de l’Amérique de Sud à l’Amérique Centrale et aux Caraïbes au gré de l’actualité, avait vécu.
A plusieurs reprises, une période de refinancement en Suisse, de deux à trois ans en moyenne, m’a permis de reconstituer un nouveau fonds de roulement, pour quelques années. Jusqu’au dernier contrat fixe, un poste à 70 pour-cent en tant que rédacteur responsable de deux périodiques spécialisés dans le domaine de la santé mentale, qui se termina abruptement en mai 2002. Avec pour conséquence une période prolongée de chômage, et la réalisation en 2004 d’un documentaire sur un condamné à mort du Texas, en partie financé par les indemnités.

Le point de non-retour du reportage autofinancé, je ne l’ai vraiment perçu qu’à la fin de l’année 2004, lorsque j’ai passé quelques semaines entre Montevideo et Santiago du Chili. De la première victoire électorale d’une coalition de gauche en Uruguay, je n’ai alors rien pu transmettre, mis à part une page dans le „Monde Diplomatique” centrée sur l’échec de la privatisation de l’eau. Ce fut une perte sèche mémorable, à peine atténuée par une double collaboration dans „La Liberté” (sur la débrouillardise des jeunes réalisateurs argentins, puis le déferlement de l’obésité au Chili) et deux petites chroniques à la Radio Suisse Romande, sur le sommet des Amériques à Santiago du Chili.

Le désir de repartir ne s’étant toutefois pas éteint, j’ai de plus en plus recouru à l’impératif de la dépense minimum. L’accès gratuit à une bibliothèque publique, ou le cas échéant les tarifs locaux d’un cybercafé (de l’ordre de 1 franc l’heure), relèguent par exemple aux oubliettes, impérativement, le binôme ordinateur et téléphone portable. Quant au maintien d’un pied à terre en Suisse, il reste possible sous forme de colocation, à condition de maintenir un budget-loyer de 350 francs par mois. A ce tarif, le Revenu d’Insertion (RI) permet de passer le cap des mois creux sans trop de dommages collatéraux, mis à part l’obligation de rechercher un poste stable, démarche hautement illusoire en période de dégraissage généralisé.



DES MÉDIAS DISPARUS
Au tournant de ce siècle, Radio Suisse Internationale (RSI) a été reconvertie en portail Internet. Des dizaines d’emplois sont passés à la trappe, à Berne comme dans d’autres pays où une évolution similaire a eu lieu. En tant que correspondant volant, j’ai longtemps eu la chance de pouvoir préparer des séquences de trois à six minutes, que quelque 200 000 auditeurs écoutaient régulièrement en début de soirée, dans toute l’Amérique latine.
En 1989 lorsque je couvrais des élections présidentielles dans un contexte de fin de guerre civile au Salvador, un confrère me reconnut à la voix. Gagnant moins de 200 dollars par mois à la télévision nationale, il me demanda si RSI pourrait l’inviter en Suisse, pour filmer une élection et en particulier une Landsgemeinde. En mai 2003, lors du Salon du livre de Buenos Aires, je fus encore présenté comme un correspondant de la prestigieuse „Radio Suiza” qui venait de disparaître.D’avril 2007 à juin 2008, la tentative de résurgence du „Journal de Genève” sous forme d’une Lettre hebdomadaire s’appuyant sur un réseau de correspondants, a représenté pour moi un ballon d’oxygène similaire à la défunte RSI. Et la chronique intitulée „Coulisses de la mort”, reprise sur Internet, a pu donner quelque espoir à Robert Garza, un jeune Texan condamné en décembre 2003, sur la foi d’aveux extorqués. A moins que les preuves d’innocence que brandit cet homme de vingt-six ans n’interpellent d’autres journalistes que le soussigné, il sera bientôt mort, sans avoir jamais pu compter sur les services d’un avocat compétent. (JS)

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