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StartseiteArchivEDITO 02/09EDITO 02/09 F

Au Proche-Orient la presse fait-elle désormais fonction de cinquième roue du carrosse du pouvoir ? Le dossier publié par EDITO est peut-être le premier de cette ampleur sur un journalisme méconnu, voire ignoré, quotidiennement pratiqué dans les pires conditions qui soient.
Par Slimane Zéghidour

Impossible de parler du conflit israélo-arabe sans évoquer le rôle réel ou fantasmé de la presse. Chacun des deux camps y voit une arme implacable que l’adversaire manipule pour légitimer sa cause. Le terrain médiatique est un second front aussi décisif, sinon plus, que le champ de bataille. Guerre des ondes, choc des images, querelle des mots… Palestine, Israël, colons, occupation, résistants, terroristes, réfugiés, droit au retour, terre „promise” ou „usurpée”: chacun dispose d’un arsenal sémantique pour tenter de disqualifier l’adversaire. L’opération „Plomb durci” contre la bande de Gaza a dramatiquement mis en lumière le rôle et le contenu de la presse locale, hébraïque et arabe, en Israël comme dans les Territoires occupés de Palestine.

Chape de plomb. Premier constat: l’armée d’Israël, d’ordinaire si soucieuse de ménager la presse, a dérogé à son habitude en imposant un black-out total sur l’offensive déclenchée le 27 décembre 2008. „Autant que je puisse m’en souvenir, observe Akiva Eldar, éminent éditorialiste du quotidien libéral Haaretz, c’est la première fois depuis la guerre des Six Jours qu’Israël mène une offensive militaire d’envergure sans témoins, en quelque sorte une guerre à huis clos.” La chape de plomb sur l’opération „Plomb durci” était si hermétique que les soldats eux-mêmes ont dû laisser leurs téléphones portables au vestiaire avant de pénétrer à Gaza. Quant aux journalistes israéliens accrédités „correspondants militaires” qui avaient été jusqu’alors de toutes les batailles, ils ont été tenus à l’écart, au moins durant la première quinzaine, alors que leurs journaux, surtout le „Maariv” et le „Yédiot Aharonot”, ne lésinaient pourtant pas sur les titres de une pour inciter Tsahal à „en finir avec l’Etat du Hamas”.
L’état-major a assumé le black-out sans aucun complexe. L’Association de la presse étrangère (FPA) qui regroupe les correspondants étrangers a eu beau protester et même saisir la Cour suprême, l’armée s’en est tenue fermement à sa volonté de „faire son job” loin des objectifs et des micros indiscrets. Quant aux grands journaux, ils ont pris sur eux d’illustrer ce qu’ils ont qualifié, pêle-mêle, de „guerre à Gaza”, „guerre au Hamas” ou „bataille au Sud”, avec les seules images des services historiques de l’armée, que celle-ci leur a volontiers fournies, en prenant soin de „flouter” les visages d’officiers. Même le Syndicat des journalistes n’a pas jugé opportun de réagir face à l’embargo. Son président, Yossi Bar Moha, avait d’ailleurs déclaré, lors de l’interdiction d’entrer à Gaza imposée par Tsahal il y a déjà plus d’un an et demi, que „les reporters se doivent d’obéir aux services de sécurité”.

Relative passivité. À défaut d’une prompte et vive protestation, qu’on était en droit d’attendre de la presse la plus libre du Proche-Orient, „Maariv”, l’un des trois grands quotidiens du pays, a attendu jusqu’au 6 janvier pour évoquer cette interdiction sous un titre plutôt sybillin: „Le porte-parole de Tsahal déclare: ‚Silence!’” Et de dérouler l’argument implacable de l’officier Avi Benhayoun selon lequel le peuple israélien approuvait la guerre et refusait d’en savoir plus. La presse devait donc logiquement respecter ce refus et épargner à ses lecteurs les images choquantes en attendant le mot de la fin, à savoir un cessez-le-feu et la mise hors d’état de nuire du Hamas. Pour l’heure, concluait le grand journal populaire: „Silence, on tire” („Sheket yorim”).
Comment expliquer cette relative passivité de la part d’une presse réputée, à juste titre, pour son irrévérence à l’égard de l’establishment ? N’a-t-elle pas réussi à déboulonner plusieurs ministres, généraux, et même un président – Moshé Kassav convaincu de viol en 2006 ? Sans doute le journaliste le plus populaire d’Israël, Haïm Yavin, bon pied bon œil, septuagénaire courtois et incisif, n’a rien d’un conformiste. Surnommé „M. TV” car il a présenté pendant quarante ans, jusqu’en 2008, „Mabat” („Regard”), le célébrissime journal de la Chaîne I, Yavin a dû batailler très tôt pour imposer sa conception du journalisme. „Lors des élections municipales de 1976 organisées en Cisjordanie et à Gaza qui portèrent au pouvoir des hommes de l’OLP, raconte-t-il, on me signifia qu’il ne fallait surtout pas leur offrir une tribune pour relayer leur discours nationaliste.” Le présentateur refusa d’obtempérer et alla même jusqu’à saisir la Cour suprême, où il eut finalement gain de cause. „Il n’empêche, tient-il à préciser, je reste un Juif, un sioniste convaincu, un citoyen inquiet et soucieux du sort de ce pays.” En clair, la liberté d’expression trouve ses limites où la sacro-sainte sécurité de l’Etat („bitakhon ha-médinat”) est menacée. „Voilà pourquoi, insiste-il, je parle volontiers de nos soldats, de notre armée…”

Peu d’insinuations racistes. En 2005, déplorant que la presse n’ait pas su ou voulu humaniser l’image du Palestinien, „Mr. TV” jette un pavé dans la mare en réalisant „Pays de colons”, triple reportage sur les colonies juives en Territoires arabes occupés, constat au quotidien d’autant plus accablant qu’il était signé par une figure nationale. „J’appelle de mes vœux un Etat de Palestine, s’exclame-t-il, avec Jérusalem-Est pour capitale. Je n’éprouve aucune animosité pour les Palestiniens. Juste, parfois, une vague crainte quand je croise l’un d’eux qui me tend la clé de ‚sa’ maison à Jaffa ou à Ashkelon… Je suis prêt à tout entendre, à condition que l’on n’appelle pas, ainsi que le font les élus arabes de la Knesset, à diluer le caractère juif d’Israël dans un Etat binational, judéo-arabe.”
Même son de cloche chez Ron Ben Yishai, le reporter-baroudeur du „Yédiot Aharonot”: „Il n’existe pas de journaliste abstrait, éthéré, coupé des siens. Je suis indépendant, libre, mais je suis aussi et surtout, sachez-le, un Israélien et, par conséquent, je ne m’imagine pas un instant en porte-à-faux avec ma propre société.” Officier parachutiste ayant servi dans la fameuse brigade Golani et resté proche de l’armée, Ben Yishai avait pu entrer en Syrie fin 2007 et y poser fièrement devant la „Deir Ezzor Research Station”, endommagée peu avant par l’aviation israélienne. Très tôt embedded lors de l’opération „Plomb durci”, il a publié un récit édifiant – „Au cœur de Gaza avec Tsahal” – sur le bon moral des troupes et leur sollicitude envers les civils gazaouis…
Ron Ben Yishai se félicite de ce que la presse arabe, les chaînes Al-Jazira et Al-Arabiya ou le quotidien saoudien de Londres „El-Charq El-Awsat” („Le Moyen-Orient”), soit parvenue à „humaniser, presque banaliser l’Etat juif auprès des opinions arabes”. Déplorant qu’un effort similaire n’ait pas été fait côté israélien, il estime toutefois que l’image de l’Arabe a gagné en nuances et que nul n’oserait plus „faire l’amalgame entre Arabe et arriéré”. Tout au plus, admet-il, „il arrive ici ou là que l’on traite encore l’Arabe de fourbe, de fanatique, d’impulsif, mais nul n’oserait plus écrire qu’un bon Arabe est un Arabe mort, car aucun lecteur ne l’accepterait”. Aussi inattendu que cela puisse paraître dans un pays en guerre, on trouve peu d’insinuations racistes, pas plus dans les journaux arabes qu’hébraïques. „Kissinger l’avait bien senti, rappelle Shimon Schiffer, l’expert en affaires militaires du ‚Yédiot Aharonot’, en disant que le problème entre les Juifs et les Arabes n’était pas qu’ils ne se connaissent pas assez mais, tout au contraire, qu’ils se connaissent justement trop bien. Ils sont trop familiers, insuffisamment éloignés pour se diaboliser les uns les autres.”

Manque de contacts. Expert en „affaires arabes” de la Chaîne II, Ehud Yaari décèle néanmoins une „apathie, voire une crispation grandissante du public israélien à l’égard des Palestiniens”. Les raisons seraient, selon lui, la duplicité d’Arafat – argument rituel –, le refus arabe d’une paix véritable et l’Intifada („insurrection”). Ehud Yaari préfère d’ailleurs parler d’Intifawda („anarchie”). Il pointe ce qu’il appelle le „névé-avivisme”, du nom d’un quartier huppé du nord de Tel-Aviv, fief de l’intelligentsia „blanche”, ashkénaze, libérale et occidentalisée. „Pour ces gens-là, explique-t-il, les Palestiniens habitent une autre galaxie; ils ne sont pas leurs voisins immédiats, ni des colocataires de la Maison Israël. D’où leur désintérêt tranquille à leur endroit. Les colons juifs ont infiniment plus de rapports quotidiens avec les Palestiniens que nos intellos de gauche qui se gardent bien d’aller les voir à Naplouse ou à Jéricho, si loin de Tel-Aviv.”
Que faire, alors, pour rapprocher les cœurs et apaiser les esprits ? „Pas grand-chose, réplique l’expert arabe, fils d’une Libanaise et d’un Polonais, car l’Israélien moyen, échaudé par l’échec du processus de paix, l’incurie du Fatah et la terreur du Hamas, ne supporte déjà plus qu’on lui parle des Palestiniens.” Ben Caspit, journaliste vedette de la Chaîne 10 et éditorialiste influent du „Maariv”, n’est pas loin de partager cet avis. „Des Palestiniens et des Israéliens se croisent et discutent tous les jours à Tokyo et Washington en passant par Rome, Londres, Madrid ou Rabat; partout, sauf à Ramallah ou à Tel-Aviv.” Pour pallier ce manque criant de contacts directs que le Mur de séparation rend encore plus hasardeux, chaque journal a son consultant en „affaires arabes”. Ces experts sont souvent issus des services de la sécurité intérieure, le Shin Bet. C’est notoire et la plupart ne s’en cachent même pas. Mais Caspit ne croit pas aux vertus éducatrices de la presse. Il pense simplement que „si chaque Israélien avait un ami palestinien et vice versa, on n’en serait pas là”.
Akiva Eldar interprète la relative ambivalence de la presse hébraïque à l’égard du conflit israélo-arabe – belliqueuse et libérale, pacifiste et arrogante, chauvine mais pas franchement raciste – comme le résultat d’un „accident de parcours historique”. „À l’instar de la presse américaine, la nôtre est à la fois libre, impertinente, critique mais aussi patriotique, disciplinée, en un mot légitimiste. Il y avait, toutefois, jusqu’en 1984, un pays stable avec d’un côté, le pouvoir et de l’autre, une opposition, soit au moins deux discours, y compris dans les journaux. Or, la coalition scellée cette année-là entre Shimon Peres et Yitzhak Shamir n’a pas tardé à brouiller les cartes, les esprits et les mots.” Le discours médiatique dominant aujourd’hui en Israël serait le résultat de cette cohabitation. En Israël comme ailleurs, „quand l’opposition de gauche s’allie à la droite dans une union nationale, elle met forcément un bémol à sa critique. Elle n’attaque plus l’Etat, puisque ce dernier englobe l’opposition. Cela se traduit par un discours hybride, mitigé et, en fin de compte, par un consensus terre à terre”.Célèbre journaliste du quotidien libéral Haaretz, Gidéon Lévy est nettement plus critique dans son analyse des médias israéliens. Bête noire de l’establishment, il porte chaque semaine la plume là où ça fait mal: l’expropriation des terres, les exactions des colons, les répressions, la mort des innocents… Il est convaincu que la presse façonne l’opinion autant qu’elle la reflète. „Elle a joué un rôle carrément criminel par sa couverture du conflit depuis le début de la Seconde Intifada, fin 2000.”
Pis, les mots et les concepts qu’elle véhicule relèvent, selon lui, davantage des relations publiques (tikchoret) de l’armée que du registre journalistique. „Ainsi, les Israéliens sont-ils tués par les Arabes tandis que les Palestiniens, eux, trouvent la mort. Le Hamas attaque, Tsahal ne fait que répliquer, riposter, réagir. Un colon qui abat un Arabe est un déséquilibré, un Palestinien qui assassine un Juif est un fanatique. Le mot occupation a disparu de nos journaux et n’est plus employé qu’en Europe ou dans les pays arabes.” Lévy va jusqu’à accuser la grande presse d’avoir imposé „un inavouable embargo médiatique sur les habitants palestiniens, mais non sur les colons juifs des Territoires occupés”.

Embargo médiatique. Meron Rapoport ne trouve pas le mot trop fort. „Sur une population d’environ 2000 journalistes actifs, fait remarquer ce reporter, qui a longtemps travaillé au ‚Yédiot Aharonot’ avant de rejoindre le ‚Haaretz’, seule une douzaine se rendent encore, de temps à autre, en Cisjordanie occupée, Gaza étant interdite à tous depuis le coup d’Etat du Hamas, pendant l’été 2007.” „Non seulement le terme occupation a disparu mais également celui de processus de paix, indique l’ex-enquêteur qui collabore désormais au site Internet de l’ONG pacifiste Ir Amim (‚La ville des peuples’) vouée à l’essor d’une Jérusalem judéo-arabe. Au point que les Palestiniens en sont venus à acheter des espaces publicitaires dans ces mêmes journaux israéliens pour rappeler au bon souvenir des lecteurs israéliens le… plan de paix lancé par la Ligue arabe à Beyrouth, en mars 2003.”
„Qui l’aurait cru  ?, s’exclame Benny Ziffer, des Arabes implorant à coup de campagnes de pub les Israéliens de sceller une paix totale avec eux!” Et le responsable du supplément littéraire du „Haaretz” de dénoncer „l’exploitation éhontée, par la grande presse, du fiasco des accords d’Oslo. Cela nous a donné licence d’être égoïstes et de ne plus nous préoccuper que de notre pré carré, oubliant trop vite qu’en agissant ainsi nous n’en continuons pas moins d’occuper un autre peuple, avec encore plus de dureté qu’avant.”
En revanche, tient-il à souligner, rares sont les discours de rejet dans les journaux du cru. „Il n’y a point de mépris du Palestinien, juste une vague crainte et, plus souvent, l’expression d’un vrai respect. Malgré une propension des chaînes de télévision à ne privilégier que les faits divers considérés comme folkloriques – crimes d’honneur, polygamie ou vendetta … – bon an mal an, une élite arabe s’impose peu à peu dans le paysage israélien: pharmaciens, enseignants, artistes, chirurgiens …”

Journalistes également. Ohad Hemo, jeune reporter arabisant de la Chaîne 10, est né d’un couple irako-marocain; il a fait ses classes auprès de Haïm Yavin et trouve ses confrères arabes plus curieux des Israéliens que ces derniers ne le sont des Palestiniens, plus nuancés aussi. „Pourtant, rappelle-t-il, ils sont moins payés que nous, il s’en faut de beaucoup, et moins libres de leurs mouvements. Ceux de Cisjordanie ou de Gaza n’ont pas le droit d’entrer en Israël ou même à Jérusalem-Est, sauf à obtenir un permis spécial provisoire et strictement individuel. Ils ont tellement de choses à nous enseigner sur le conflit.”
Pauvre, souvent artisanale, la presse arabophone a au moins une qualité: elle traduit, chaque jour, à l’intention du lecteur palestinien, toutes sortes d’articles, éditoriaux et reportages issus des journaux hébraïques. Ancien du „Haaretz” et enseignant d’histoire du Proche-Orient, Danny Rubenstein aura été le journaliste israélien le plus traduit dans les périodiques de Jérusalem-Est et des Territoires occupés. À demi retiré, il jette un regard désabusé sur le métier: „Dans un camp comme dans l’autre, les journaux sont au front: ils galvanisent.” Une lueur d’espoir tout de même vient, selon lui, de „l’évolution de la presse arabe. Au début, elle ne reprenait que des articles haineux – afin de démontrer le caractère raciste d’Israël. Elle a ensuite opté pour les seuls éditoriaux pacifistes – histoire de rappeler qu’il y avait un camp de la paix juif. Finalement, elle a compris qu’il lui faut l’ensemble des opinions qui parcourent et déchirent l’Etat juif.”

Le plus grand regret de Danny Rubenstein est sans doute que les journaux de son pays continuent d’ignorer avec superbe ceux des Palestiniens, leurs plus proches voisins. „Ils multiplient les citations du ‚Monde’, du ‚Guardian’, du ‚New York Times’, d’‚El-Pais’ … Mais aucune d’‚El-Quds’ ou d’‚El-Ittihad’! J’ai souvent cru deviner, dans cette appréhension: si on lit les Palestiniens, leurs écrits nous rendront comme eux, nous inculqueront leur vision du conflit, leur vision propre, leur vérité.”
Un seul journal israélien, le „Haaretz”, a un correspondant permanent dans les Territoires occupés. Amira Haas a déjà défrayé la chronique en publiant des „choses vues”, implacables pour Israël, sans épargner l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas. La journaliste n’avait pas hésité, l’été dernier, à embarquer à Chypre dans un bateau en partance pour Gaza alors que le territoire était isolé par un blocus israélien. Elle y a séjourné pendant presque un mois, avant d’être „invitée” par le Hamas à „rentrer chez elle”. Ses hôtes indélicats ignoraient sans doute que „chez elle” se trouvait en Cisjordanie.

Contenu trop „provincial”. Installée à Ramallah, Amira Haas parle couramment arabe. Elle „couvre” donc la Cisjordanie avec ses Palestiniens „occupés”, son „Président trop souvent en voyage à l’étranger”, ses colons et ses soldats. Loin de Tel-Aviv ou même de Jérusalem-Ouest, Ramallah n’est pourtant qu’à une demi-heure de voiture. „Si les journalistes israéliens ont la liberté de s’exprimer, tranche la journaliste, ils n’ont pas, hélas!, l’obligation de s’en servir.”
Wadeh Awawdy, lui, en connaît assez la valeur et, signe des temps, la limite. Palestinien et citoyen israélien vivant en Galilée, à Kafr Kana, le bourg où, selon l’Évangile, Jésus changea l’eau en vin, il est aussi à l’aise en hébreu qu’en arabe. Ancien journaliste à l’hebdomadaire „Koul El-Arab” de Nazareth, il avait notamment brossé le portrait, il y a quinze ans, de l’arrière-petit-fils de l’émir Abdelkader, précurseur de l’Etat algérien, Abdelrazzak Abdelkader, un sioniste convaincu ayant choisi de vivre en Israël. Wadeh Awawdy collaborait parallèlement au „Haaretz”.
„À vrai dire, indique-t-il, je n’ai jamais eu de conflit quant au contenu d’un article jusqu’à octobre 2008, quand le ‚Haaretz’ omit de publier une chronique sur les émeutes qui avaient mis aux prises jeunes Juifs et Arabes de Saint-Jean-d’Acre.” Ayant quitté „Koul El-Arab”, le journal „le plus diffusé dans le secteur arabe”, Wadeh Awawdy collabore depuis un an au site Internet d’Al-Jazira.
Il n’a pas de mots assez crus pour qualifier le contenu trop „provincial” des périodiques arabes tout en déplorant que les journaux hébraïques fassent si peu de cas d’un secteur arabe qui englobe tout de même un million et demi d’habitants, soit un Israélien sur cinq.
En réaction à la presse de Tel-Aviv, qui fait l’impasse sur le secteur arabe, celle de Nazareth – presque tous les journaux arabes y sont installés – le couvre avec zèle, au point d’oublier le reste du pays. Faits divers, mariages, avis de décès ou de réussite aux concours, meetings, sport, fêtes votives dans les églises, les mosquées, les temples évangéliques: on en oublierait presque que cela se passe en Israël.
„J’écris, comme tout un chacun, avertit Sayed Kashua, l’unique chroniqueur arabe du ‚Haaretz’, à partir de ce que vit un Palestinien citoyen d’un Etat juif en conflit ouvert, quotidien, inévitable avec les Palestiniens. Il n’y a que des coups à prendre, tant chaque camp exige de vous une loyauté sans faille.” Esprit caustique, faussement blasé et vrai pince-sans-rire, il signe aussi bien des romans que des articles d’humeur ou des émissions de télévision, dont „Travail arabe”, un cycle de sketches autour d’un couple d’Arabes israéliens, aussi désopilants qu’insolites.
Pour exprimer leur existence en porte-à-faux entre Israël et Palestine, les Arabes israéliens ont une expression sur mesure: „Notre Etat fait la guerre à notre peuple.” Dès lors, „l’enjeu devient cornélien, ironise Sayed Kashua, auteur d’un roman impertinent, ‚Les Arabes dansent aussi’, car il faut cultiver tout un art de l’esquive consistant à soutenir son peuple d’une main sans s’en prendre à son Etat et, de l’autre, à rester loyal à son Etat sans trahir son peuple. Nous faisons de la haute voltige. Au ras des pâquerettes.”

La voix de l’Arabe. Fayez Abbas n’en peut plus, lui, „d’être écartelé entre des Arabes aigris, humiliés et des Juifs, souvent arrivés la veille de l’ex-URSS ou d’Ethiopie, qui se pavanent en maîtres des lieux”. Plus à l’aise en hébreu qu’en arabe, il a travaillé dans divers journaux hébraïques, dont treize ans au „Yédiot Aharonot”, aux côtés de Meron Rapoport, avant de partir en claquant la porte, suite à un éditorial qu’il avait jugé raciste.
Il vient de lancer son propre journal, „Sawt El-Arabi” („La Voix de l’Arabe”), un hebdomadaire. „Je ne voulais surtout pas trouver refuge dans la presse arabe que je trouve par ailleurs très médiocre, pas exigeante, anecdotique, bref, pas à la hauteur des circonstances. Pis encore, en dépit des recettes publicitaires imposantes qu’elle amasse – elle vient d’obtenir, de haute lutte, le droit de publier en arabe les annonces officielles de l’Etat –, elle dépend encore des imprimeries du ‚Yédiot Aharonot’.”
Replié chez lui, à Kafr Kana, Fayez Abbas fabrique „son” journal dans son garage, et en famille. Son fils s’occupe de la maquette, sa fille de l’imprimerie et son frère du secrétariat de rédaction. Pour ne pas „perdre la main” – et il n’y va pas de main morte –, il écrit également pour un fameux site Internet israélien (www.walla.co.il) dont le directeur a tenu à l’appeler en personne pour l’assurer d’une „liberté de parole illimitée”. Que pense-t-il, avec le recul, de ses anciens confrères juifs israéliens ? Il répond tout à trac: „Rien de spécial, et surtout pas d’amalgame… Enfin, se ressaisit-il, depuis la seconde Intifada, j’ai parfois l’impression que, mis entre eux, ils se sentent d’abord journalistes mais que, mis face à un Arabe, ils se sentent avant tout juifs.”

Une presse enclavée. La presse arabe d’Israël, pays où la langue du Coran jouit du statut d’idiome officiel, souffre de son enclavement entre la Galilée et les villes mixtes judéo-arabes comme Saint-Jean-d’Acre, Haïfa, Lod, Ramleh ou Beersheva. „Elle n’a plus, constate Mustafa Kabha, historien de la presse de la Palestine sous le mandat britannique, qu’une diffusion sporadique dans les Territoires occupés et nulle dans la bande de Gaza, ce qui la prive de quatre millions de lecteurs, soit presque le triple de son lectorat arabe israélien.”
À ce handicap politique s’en ajoute un autre, plus journalistique, rappelle Zakariya Hassan, grand reporter à El Sennara: „Il est plus difficile, sinon impossible, pour un Arabe d’obtenir une accréditation pour couvrir des événements ayant peu ou prou trait à la sécurité de l’Etat. Tous les journalistes arabes sans exception souffrent de ce soupçon sécuritaire.”

Ce virus du soupçon peut frapper n’importe où, y compris chez les Palestiniens. Riad Ali, journaliste de la section arabophone de la télévision d’Etat israélienne – 1 h 30 par jour –, l’a appris à ses dépens. Enlevé à Gaza par des miliciens intégristes, alors qu’il servait d’interprète à un reporter de CNN, cet Arabe israélien, de confession druze, a subi un interrogatoire éprouvant. Avant d’être remis en liberté, il fut contraint d’enregistrer sur une vidéo un „appel” dissuadant les jeunes de „sa” communauté d’effectuer leur service militaire en Israël.
Reporter à plein-temps à la télévision d’Etat qui ne dépeint les combattants palestiniens que sous le sobriquet de moukharribin („saboteurs”), Riad Ali a visiblement du mal à dissimuler sa rancœur envers le mouvement islamiste du Hamas auquel il pose trois questions: „Contre qui vous battez-vous ? Contre les Israéliens ou contre les Juifs ? Voulez-vous un Etat indépendant ou un Etat islamique ?”
Impavide, Amjad El-Omari, disserte sur le conflit israélo-palestinien comme s’il se déroulait à l’autre bout du globe. Pourtant, cet ancien activiste du Front populaire de libération de la Palestine d’obédience marxiste a tâté de la gâchette avant de passer des années sous les verrous. Condamné à la perpétuité, il n’a dû son élargissement qu’à un accord spécial, consécutif aux accords d’Oslo. Assagi depuis, il reçoit à Atarot, à la lisière de Ramallah, dans son bureau de rédacteur en chef du plus influent quotidien arabe de Jérusalem-Est, „El-Quds”.
À journaliste ascétique, journal austère: „J’ai pris le parti, plaide le patron de la rédaction, d’éviter tout titre racoleur ou image choc. Il nous faut des faits bruts, des choses vues, des propos recueillis. À chacun, ensuite, de s’en faire une religion.” Amjad El-Omari regrette que la diffusion du journal soit „gravement entravée par les sept cents barrages et obstacles en tout genre qu’Israël dresse sur les chemins de la Cisjordanie”.
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Dis-moi qui tu lis… Il regrette plus encore de manquer d’argent pour recruter des correspondants à l’intérieur de l’Etat juif, au moins dans le secteur arabe où il ne réussit même pas à faire distribuer son quotidien. À défaut, il consacre chaque jour deux pleines pages intitulées „Affaires israéliennes” à des articles repris du „Haaretz”, du „Maariv” ou du „Yédiot Aharonot” et reflétant tous les courants d’opinions, y compris des critiques acerbes contre le leadership palestinien.
Mohamed Daraghmeh y voit une „ruse commode pour critiquer le Fatah, via un journal israélien, sans encourir le courroux de Ramallah”. Selon ce rédacteur du bureau de l’agence Reuters pour la Cisjordanie, le cabinet de feu Yasser Arafat subventionnait „El-Quds” lequel, au demeurant, ne vendrait pas plus de 5000 exemplaires par jour. Pour Mohamed Daraghmeh, le cas „d’El-Quds” ne serait que la partie émergée de „cet îlot à la dérive qu’est la presse arabe des Territoires occupés”. Car, au-delà du quotidien hiérosolomytain, les autres journaux officieux – „El-Ayyam”, „El Hayat El-Jadida” – „ne mordent pas davantage sur le public. Ils reflètent plus les luttes au sommet du Fatah que les soucis quotidiens des petites gens, estime le reporter. Leurs articles sont des tracts, les nouvelles des mots d’ordre”.
Journaliste: métier ou profession de foi ? Nasser Laham a voulu „en faire un métier noble, indépendant et honnête, ceci consolidant cela”. Ancien activiste marxisant, il a, lui aussi, connu la prison, „une école d’endurance où j’ai appris, en plus, l’hébreu mais également, la littérature russe, le cinéma italien”. Grâce à son entregent, il a réussi à obtenir 3 millions de dollars de subventions du Danemark et des Pays-Bas pour ouvrir, dès 2005, un site Internet consacré au conflit israélo-palestinien.
Installé à Bethléem, non loin du camp de réfugiés de Dheïché où il est venu au monde, Laham dirige, aujourd’hui, www.maannews.net, une des agences d’information les plus crédibles du Proche-Orient, consultable en arabe, en hébreu – cinq traducteurs ayant „appris la langue de l’occupant en prison” – et en anglais. „Je n’ai pas de permis pour entrer en Israël, dit-il sans aigreur, ni même pour aller à Jérusalem-Est, mais Dieu merci, grâce aux colloques sur la paix, j’arrive à croiser mes amis israéliens à Amsterdam, Lisbonne, Rome ou Berlin.” Et pour l’information sur l’Etat juif, il diffuse une émission très prisée, „Virée à travers la presse israélienne”, afin de „faire connaître aux Palestiniens ce que leurs voisins et occupants pensent et écrivent sur le conflit”.
Trois familles de journaux, deux peuples cousins, deux langues sœurs et encore deux sentiments, palpables, qui hantent les uns et les autres, l’humiliation chez les Palestiniens, la peur chez les Israéliens. Dani Dor, chercheur et enseignant au département „Communication” de l’université de Tel-Aviv, n’a eu de cesse, depuis le déclenchement de la seconde Intifada en 2000, d’observer l’évolution du discours médiatique israélien et palestinien sur le conflit israélo-arabe. Bilan: „Le discours dominant en Israël fait, depuis lors, l’impasse sur le caractère éminemment politique du conflit pour en faire une question de vie ou de mort, un combat existentiel où il importe avant tout, et quel qu’en soit le prix, de rester vivant.”

Du côté palestinien, développe le chercheur, „l’éclipse du Fatah, corrompu et incompétent, conjuguée au renforcement du bouclage israélien des Territoires, a engendré un contre-discours similaire, absolutiste, manichéen. S’ajoute à cela, poursuit-il, une démarche culturaliste, très en vogue en Israël, consistant à plaquer le concept du ‚clash des civilisations’ sur le différend israélo-arabe”. L’Etat juif en vient à se considérer comme l’avant-poste du monde libre, occidental, judéo-chrétien, contre l’islam, fer de lance de l’Axe du mal et du Djihad mondial.
En face, les Palestiniens se prévalent d’assurer l’avant-garde de l’Oumma, la Vérité, contre les forces du Démon. „Invoquer le processus de paix, par ces temps surexcités, regrette Dani Dor, parler de deux Etats voisins vivant en paix paraît déplacé et anachronique.” La presse „n’est malheureusement plus le quatrième pouvoir, si tant est qu’elle le fût un jour, elle fait désormais fonction de cinquième roue du carrosse du pouvoir, qu’il soit militaire, politique ou financier”, tranche Dani Dor.

© EDITO 2009