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Tenter de capter tous les visages, ou presque, du bourg de Vézelay en Bourgogne: telle était la mission confiée au photographe Erling Mandelmann, à l’été 2008. Morceaux choisis.
Par Antoine Bosshard

Et si, pour une fois, on faisait le portrait de tous les habitants de Vézelay ? L’idée est née il y a un peu plus d’un an, dans ce bourg que domine, comme l’étrave d’un vaisseau dans le flot des collines du Morvan, la grande basilique romane qui attire les foules depuis bientôt mille ans. Les estropiés, les malades, les angoissés, les simples fidèles qui grimpaient la rue pour toucher, l’espace d’un instant, les restes de la Sainte-Madeleine, gardés dans la châsse offerte par Saint-Louis, se sont faits rares. Comme les miracles.
A pris leur place la piétaille des touristes essoufflés, venus contempler la grande nef rose, sa grâce et sa lumière. Ou entendre le grand discours théologique que leur tiennent les chapiteaux historiés et le tympan central du narthex où le Christ en majesté envoie ses disciples évangéliser la terre. D’autres sont venus retrouver les traces des écrivains passés ici: Jules Roy, Paul Claudel, Georges Bataille, Romain Rolland, Max-Paul Fouchet… Ou visiter la collection de Christian Zervos, critique d’art.

Omniprésents, ces quelque 800 000 visiteurs annuels feraient volontiers oublier que Vézelay est habité, qu’il a une vie propre, comme tout autre „pays”, avec ses riches et ses pauvres, ses commerçants, ses employés, ses artistes, ses artisans, ses médecins, ses employés municipaux, ses religieux, ses gendarmes, ses écoliers, ses pompiers, ses Français, ses immigrés, ses étrangers… Plus qu’une tribu gauloise, plusieurs tribus cohabitent ici. „J’en ai compté onze!” note un municipal. Une variété de conditions et de visages, dont la disparité même fait la richesse, celle d’une communauté humaine. Plurielle comme la société française, unique pourtant.
Ce village a trouvé son chasseur d’images: le photographe Erling Mandelmann, Danois installé depuis plus quarante ans à Lausanne, bien connu du public suisse. Invité par une association locale, les Amis de Vézelay, il a capturé de haut en bas et de bas en haut du raidillon qui mène à l’église, tous ceux qui se laissaient faire. Au travail ou dans leur cadre de vie; dans leur jardin ou dans la rue.
Surpris et ravis. Dans la région – on dit les gens d’ici renfrognés et vaniteux – , les voilà souriants et détendus. Sûrement séduits et rassurés par la gentillesse du photographe, qui ne peut plus remonter la colline sans se faire héler et happer pour boire un verre, grignoter une crêpe, bavarder.

Car ils se sont vus, les Vézeliens: du 30 avril au 15 mai derniers, une exposition, qui a attiré 1500 visiteurs, leur a permis de vivre la confrontation avec eux-mêmes. Intéressant exercice, de re-connaissance les uns des autres. De prise de conscience, dans ces quelque 230 portraits, d’une collectivité qui, d’ordinaire, se sent disparate.
Par la magie de l’image et l’unité de ton qu’assure le noir/blanc – très beaux tirages, signés Laurent Cochet – on cohabite sans se heurter. Dans les réactions emballées, dans l’appel unanime à en faire un livre, se lit la conscience du „nous”. Etonnant pouvoir de l’art.
Cette aventure est un acte de mémoire: le visage d’un village à un moment précis, l’été et l’automne 2008. Un instantané sur lequel le temps est déjà passé, puisque certains ont déjà déménagé, telle autre est disparue. Il ne cessera de passer. Mais dans dix ans, dans vingt ans, on pourra montrer à nouveau cet ensemble de photographies. Elles rediront: „Nous voici, nous sommes bien vivants!”

Antoine Bosshard, ancien éditorialiste au „Journal de Genève et Gazette de Lausanne”, est chroniqueur au quotidien „Le Temps”. Il vit à Lausanne et Vézelay.



Erling Mandelmann
Né en 1935 à Copenhague, Erling Mandelmann vit à Lausanne. Spécialisé dans le reportage photographique, il travaille avec des hebdomadaires et magazines suisses et étrangers. Il a assuré de nombreuses missions pour les agences spécialisées de l’ONU; l’OMS en particulier. Intéressé par l’architecture, il collabore à plusieurs revues spécialisées et a effectué de multiples reportages pour les guides de voyage Berlitz. Le portrait reste le fil rouge de son activité. En témoignent une exposition itinérante (Lausanne, Copenhague, Greifswald, Lyon, Zurich), la parution d’un recueil de portraits, „Rencontres” (Ed. Benteli, Berne, 2000) et la réalisation de „Ceux de Vézelay” (été-automne 2008), „une saga de maintenant qui enchante par tout ce qu’elle a de divers et de partagé”, pour citer Charles-Henri Favrod, l’ancien directeur du Musée de l’Elysée. www.erlingmandelmann.com

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