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Au cœur de la belle harmonie orchestrée par le gouvernement italien, la polémique d’un animateur vedette de la RAI a résonné comme une note particulièrement discordante. Mais le silence est-il vraiment la seule façon de rendre hommage aux victimes du récent séisme dans les Abruzzes?
Par Anne-Sylvie Mariéthoz et Anna Passera

L’émission politique phare de la RAI Annozero a créé la polémique le 9 avril dernier, trois jours après les tremblements de terre qui ont dévasté les Abruzzes. Les reportages et débats étaient entièrement consacrés aux circonstances du sinistre et aux faiblesses du système d’intervention. En cause: l’organisation défaillante de la protection civile, la prévention inexistante, les avertissements ignorés, enfin, le rôle du gouvernement avec en ligne de mire Berlusconi et sa présence assidue sur les lieux du drame.
Les manifestations d’indignation ont aussitôt fusé: Fini et Berlusconi en tête, dénonçant l’„indécence” de l’émission et interprétant les attaques quasiment comme une atteinte à la paix des morts. Il a même été question de supprimer Annozero. La RAI a diligenté une enquête interne, au terme de laquelle la direction a décidé de suspendre le caricaturiste Vauro (dont les dessins teintés d’humour noir diffusés lors de la même transmission, avaient largement choqué).

Michele Santoro, l’animateur d’Annozero, n’en est pas à sa première polémique, car il en a fait sa marque de fabrique. Il est en outre un vieil ennemi de Berlusconi qui l’avait déjà limogé en 2002, avant que Prodi ne le réintègre en 2004. Mais l’Italie n’en est pas non plus à son premier séisme et les faits étaient connus. Sicile, Ombrie, Frioul, Pouilles … la Péninsule a derrière elle près d’un siècle de tremblements de terre, or les problèmes liés à la prévention restent entiers.
Les deux jours suivant la catastrophe, les principaux quotidiens italiens ne s’étaient pourtant pas fait faute de relever les défauts de construction qui ont conduit à tant de pertes de vies humaines. „La Repubblica”, mais aussi le „Corriere della Sera” (plus proche du gouvernement) ont également pointé les failles de la logistique de secours. Dans la ville d’Onna, au cœur du drame, les gens ont dû dormir dans leur voiture, faute d’abris suffisants. Même les maisons les plus récentes se sont écroulées comme des châteaux de cartes: un fait inimaginable dans des régions comme la Californie ou le Japon, régulièrement ébranlées par des séismes. Alors pourquoi tant d’indignation face à l’évocation de faits notoires et maintes fois répétés?

Politiquement incorrect. En consacrant toute son émission à ces problèmes, Santoro s’est montré politiquement incorrect à double titre. Il a rassemblé les faits et les scandales, mentionnés jusqu’ici de manière isolée, et leur a donné une visibilité insupportable. Il a de plus brisé l’atmosphère de recueillement et de grande solidarité nationale qui a dominé la scène politique et médiatique durant les quelques jours suivant la catastrophe. Il ne s’est pas trouvé une seule voix de gauche à droite pour critiquer les interventions du Cavaliere, alors même que la presse européenne s’amusait de ses maladresses et de ses déclarations à l’emporte-pièce. Dans un pays pourtant habitué à la polémique, les voix critiques ont mis la sourdine pour un temps, y compris le leader de la gauche, Franceschini, qui a salué l’action du gouvernement. Au cœur de cette harmonie orchestrée par le président du Conseil, la polémique de Santoro a donc résonné comme une note particulièrement discordante.
Reste à se demander si la controverse offense réellement la dignité des personnes sinistrées. Si l’on suit le raisonnement de Gianfranco Fini et de ses pairs, la décence commanderait aux journalistes de s’interdire toute polémique en temps de tragédie. Vu les désastres qui se sont déjà produits et ceux qui ne manqueront pas d’arriver si l’attitude du gouvernement ne change pas à l’égard des questions de prévention, on peut toutefois douter que le silence recueilli soit vraiment la seule façon de rendre hommage aux victimes du séisme.

© EDITO 2009