Annonces EDITO
StartseiteArchivEDITO 02/09EDITO 02/09 F

Chers journalistes, ne vous contentez pas de la parole des porte-parole, allez vous confronter à la réalité! Tel est le message du journaliste français Denis Sieffert au sujet du traitement médiatique du conflit israélo-arabe.
Propos recueillis par Sid Ahmed Hammouche

EDITO: Dans votre livre „La nouvelle guerre médiatique israélienne”, vous dressez un constat sans concession du traitement journalistique de la dernière guerre de Gaza en janvier. Pour vous, l’opinion publique occidentale était désinformée. Pourquoi ?
Denis Sieffert:
Parce qu’elle a été écrasée par la propagande israélienne en matière d’information. Elle écrase tout sur son passage et même la vérité.

Vraiment ?
Prenons l’exemple des raisons du conflit. Personne ou presque n’a parlé du blocus israélien dont sont victimes les Palestiniens depuis le retrait unilatéral de l’armée de l’Etat hébreux en 2005 et le départ des 8500 colons de Gaza. En fait, cela n’a jamais signifié un désengagement israélien. Loin de là puisque toute infrastructure ouvrant Gaza sur le monde a été interdite par Israël. Si on n’explique pas cela, on ne comprend pas les roquettes tirées depuis la bande de Gaza et surtout on ne saisit pas le mécontentement arabe. Gaza, c’est une colonisation sans colon. Une mainmise économique, politique et militaire de la bande qui est asphyxiée.

Bref, on est mal informé!
Surtout toute cette affaire devient irrationnelle. Et les gens se demandent de quoi se plaignent les palestiniens, ils sont libres et indépendants. Après, on lit des analyses sur le fanatisme des gens du Hamas à cause de leur religion ou la violence endogène de la population arabe. Tout sauf la vraie raison.

Comment les journalistes occidentaux se laissent-ils berner ainsi ?
Déjà, ils n’ont pas pu se rendre sur place durant les combats. Mais ce n’est pas tout. La puissance de communication est israélienne. Je ne dis pas qu’il y a pas une propagande arabe, mais elle est sans commune mesure. La présence de belles porte-parole de l’armée, blondes et très séduisantes, ne doit rien au hasard. Elles sont le visage des troupes.

La solution ?
Aller au plus près de l’événement pour vérifier si ce que dit la belle porte-parole à Tel-Aviv est vrai. C’est la base de notre travail. Dans ce conflit, il y a un problème de langue également. Les israéliens ont une batterie de communicants qui parlent parfaitement les langues des journalistes étrangers. Pas les palestiniens. Du coup, certains journalistes se laissent aller à la facilité comme ils se contentent des numéros de téléphone de victimes de roquette du Hamas, offerts sur un plateau par les services israéliens.

En plus, le Hamas n’a pas bonne presse. Il a enlevé des journalistes occidentaux et passe pour une organisation très obscure.
De nouveau, c’est faux. Le Hamas est un mouvement qui s’est normalisé. Il a renoncé aux attentats suicide. Son action est très politique, très rationnelle. Mais voilà, il y a une dimension islamiste qui fait peur aux occidentaux depuis le 11 septembre 2001 et qui brouille notre perception. On a dit également que c’était le Hamas qui avait rompu la trêve. Ce qui est faux. Ce sont les raids israéliens du 4 novembre qui ont mis le feu aux poudres. La guerre n’était donc pas un acte de légitime défense de la part d’Israël.

Bref: les palestiniens ne savent pas communiquer. Un peu angélique tout de même, non ?Je n’ai jamais dit que le Hamas était un mouvement d’enfants de cœur. Mais il y a un fossé entre la réalité et la perception qu’on a dans l’opinion publique occidentale. Si les palestiniens maîtrisaient mieux l’outil médiatique, ils seraient mieux à même de parler aux occidentaux. Le débat s’équilibrerait. Durant la guerre, le discours victimaire du Hamas s’adressait avant tout aux Gazouis.

Comment rester objectif ?
Je ne crois pas à l’objectivité en journalisme. C’est hypocrite. Je crois en revanche en l’honnêteté. Durant la guerre de Gaza, un correspondant d’une radio française, par ailleurs excellent journaliste, affirmait que la situation sanitaire était catastrophique des deux côtés de la ligne de front. Au nom du mythe de l’objectivité, les journalistes ont tendance à chercher la symétrie. Mais là, elle était impossible. On ne peut trouver une symétrie entre 400 morts à Gaza et deux blessés à Sdrot. La réalité n’est d’ailleurs pas symétrique.

Vous constatez également qu’il y a une terrible fracture entre la perception des événements de l’opinion israélienne et celle que peut avoir le citoyen lambda en occident. Pourquoi ?
Les Israéliens n’ont par exemple eu quasiment aucune image des victimes palestiniennes durant l’attaque sur Gaza. Ceci dit, ceux qui veulent savoir, trouvent les informations nécessaires. Mais qui lit „Haaretz” ? qui écoute les ONG israéliennes qui travaillent avec les Palestiniens et qui ont dénoncé la violence ? Le problème, c’est que la grande masse des Israéliens écoute les grands médias et que ces derniers racontent ce que disent les belles porte-parole de l’armée. L’opinion publique se façonne. Elle se construit. Grâce à la propagande.

Reste qu’Israël a perdu la guerre des images durant cette guerre.
Effectivement. La violence était trop forte et les images sont passées. Il y a eu aussi la mort en direct des trois filles d’Izzeldin Abueleish, un médecin pacifiste palestinien qui travaille en Israël. Cet événement a secoué l’opinion publique israélienne.

Ces derniers mois, on a l’impression que le conflit lasse les opinions publiques mais aussi les rédactions. On se dit à quoi bon couvrir cette région, c’est toujours la même chanson.
La lassitude existe. Mais il ne faut pas y céder même si la paix tarde. Notre travail, c’est de montrer que le problème est simple: il est colonial. Et que la solution viendra de l’extérieur. Des USA, en particulier. Notre travail, c’est d’aller au-delà des évidences et des messages tout cuits des communicants. Notre travail, c’est de raconter la vérité loin des pseudo-carnets de guerre d’un Bernard-Henri Lévy où tout est à peu près faux.

Denis Sieffert est le directeur de la rédaction de l’hebdomadaire français „Politis”, spécialiste des questions israélo-palestiniennes. Proche de la gauche antilibérale ou alternative, il est l’auteur de plusieurs essais. Il vient de publier aux éditions La Découverte „La nouvelle guerre médiatique israélienne”.

© EDITO 2009