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La science se prête plutôt mal aux moules journalistiques simplificateurs et étriqués. Le risque existe dès lors que les journalistes se muent en simples faire-valoir de la recherche.
Par Olivier Dessibourg

Une forme de journalisme immédiat, minuté, léger, dynamique, abondamment illustré tend à remplacer des articles plus étayés, rigoureux, parfois délayés, voire ennuyeux lorsque la trame confine à la présentation académique d’une thèse. Ce mode de fonctionnement favorise la production d’articles succincts contenant des informations simples et aisément compressibles. Or la science construit ses développements sur les savoirs antérieurs; elle ne cesse d’entrer dans les détails de mécanismes déjà décrits. Autant d’éléments qui devraient être rappelés avec chaque nouvelle, mais qui nécessitent une certaine place (dans les pages, sur les ondes).
La science se prête donc plutôt mal, bien malgré elle, à ces moules journalistiques simplificateurs et étriqués. N’y survivent souvent que certaines recherches: celles dont les résultats contiennent une nouveauté immédiatement compréhensible, étonnent ou amusent, assènent des „vérités” (souvent liées à la santé ou la nutrition), confirment ou contredisent certaines acceptions communes. Certains articles, bien que brefs, sont tout à fait valables et intéressants. D’autres développent ce qu’un confrère a appelé „la science qui fait pschiiit!”, en référence à son caractère ludique, fugace, parfois sensationnel, mais souvent superficiel ou caricatural. Est-ce à cela que doit ressembler la science médiatisée ? Ou est-ce là, pragmatiquement, mieux que rien ?

Grandes revues dans la danse. De plus en plus, les grandes revues scientifiques, telles „Nature” ou „Science”, voire „Current Biology”, semblent entrer dans cette danse; elles mettent en avant, dans leurs communications destinées aux journalistes, des études sur des thèmes alléchants et faciles d’accès, ells valorisent moins des résultats de recherches fondamentales qui constituent pourtant des jalons dans les domaines concernés, mais restent rédhibitoires à expliquer. Pour ces revues, la visibilité de leur propre marque, avec pour conséquence des retours positifs sur leur „facteur d’impact” (qui détermine le prestige pour un chercheur à y publier ses recherches), est à ce prix. Aux journalistes, au bout du compte, de faire le tri.

Méfiance du public. Un tel tri est de moins en moins aisé, tant grossit le flot d’informations provenant des sources de communications (revues, services de presse académiques ou privés, etc.). Le déséquilibre est flagrant entre les producteurs de contenus informatifs sur la science d’un côté, et de l’autre leurs premiers destinataires – les journalistes – qui sont censés, en toute indépendance, les traiter, les approfondir, les mettre en perspective. Le temps leur manquant, les informations reçues sont souvent prises pour argent comptant. En témoigne la dépêche d’agence qui paraphrase le communiqué de presse.
Les dépêches étant souvent publiées telles quelles dans les medias, le canal de circulation de l’information devient direct, de son émetteur jusqu’à son ultime destinataire visé, le lecteur/auditeur. L’on doit certes moins s’en inquiéter dans le cas précité (car les recherches ont été validées par les comités de „Nature”) que dans d’autres situations plus critiques, dans lesquelles n’existe aucun garde-fou contre la communication d’infos incomplètes, orientées, voire erronées.
On touche là au cœur de l’un des problèmes concernant la diffusion des savoirs scientifiques dans la société, et peut-être aussi la méfiance du public (selon l’Eurobaromètre mené en 20 053, 60 pour-cent des interviewés soutiennent que „les scientifiques sont potentiellement dangereux”): les règles et les modes de fonctionnement de la science („peer review”; transparence des sources; déclaration des collusions d’intérêts, etc.) sont très souvent oubliés du grand public, sinon méconnus. Or les expliquer ne cadre souvent pas avec les modes de production courts et légers des nouveaux médias.
A l’opposé, les médias traditionnels peinent aussi à faire cet effort. De plus, certaines règles de base du journalisme (multiple vérification des sources; scepticisme envers des messages préformatés, détournés ou alarmistes; pesée des arguments qui s’opposent, etc.) sont parfois plus ou moins négligés quand il s’agit de science. L’exemple des trous noirs du LHC l’illustre: un seul professeur, de biologie, à la retraite, s’exprimant de concert avec deux non-scientifiques (un juriste et un écrivain), est placé dans une balance équilibrée avec la quasi-totalité mondiale des physiciens, qui affirment qu’aucun minitrou noir ne va avaler la Terre… (lire encadré).
Au final, ce déficit d’enquête, de mise en perspective des résultats scientifiques est donc dommageable pour les journalistes, au risque qu’ils deviennent de simples faire-valoir de la recherche.

Esprit critique. La science doit être considérée journalistiquement avec le même esprit critique, avec le même souci de questionnement que d’autres domaines traités, telle l’économie ou la politique. Si un journaliste se soucie de „creuser” derrière une information livrée, ce travail se resent aussitôt dans la contribution qu’il produit, aussi succincte soit-elle.
Les journalistes qui écrivent sur la science doivent aussi (ré)apprendre à entendre que la réponse à une question simple, en sciences, n’est pas forcément évidente et unilatérale. Il s’agit de sortir définitivement cette „société du progrès”, dans laquelle on croyait la science… omnisciente. Au contraire, „il faut expliquer que la réponse est „plutôt oui à de telles conditions”, ou „non, dans telles autres conditions”. „Et surtout aussi que ces conditions sont susceptibles de changer avec le temps et l’avancée du savoir commun”, résume la sociologue des sciences Helga Nowotny.
Il serait par ailleurs souhaitable que davantage de médias ne communiquent pas seulement des résultats, mais aussi le travail des scientifiques, leurs doutes, leurs frustrations. Expliquer la science en train de se faire, pour humaniser ceux qui la font, est crucial. De telles actions ont lieu lors du Festival Science et Cité ou de cafés scientifiques. Mais cette démarche est encore trop absente dans les medias, qui privilégient le caractère novateur et inédit d’une information. Cela se remarque particulièrement en Suisse romande.

Les chercheurs doivent enfin être encouragés à en faire encore plus en termes de communication. Une étude française vient de montrer que ceux qui s’adonnent régulièrement à cette tâche ne sont pas moins productifs dans leurs recherches, et ne prennent pas de retard dans leur carrière. Pourquoi dès lors, lorsqu’il s’agit d’attribuer des fonds de recherches ou de repourvoir une chaire, ne pas juger les scientifiques à l’aune de leurs actions de communication en plus de leurs listes de publications. Le talent de communicateur n’est pas donné à tous. Mais ceux qui se sentent peu à l’aise peuvent certainement trouver des moyens de se faire aider: le Fonds national suisse organise des cours dans ce sens.

Au final, un contrat moral doit être passé entre le scientifique soucieux d’expliquer son activité, et le journaliste, qui est prêt à faire l’effort de s’y intéresser. Mais qui doit malgré tout éviter de se livrer à un diffusionnisme partisan de la démarche et des ambitions de la science. Les scientifiques doivent accepter, face à des journalistes, de se départir de leur exigence que chaque détail de leurs experiences et de leurs resultats soit explicités. Car ni eux ni leurs travaux ne seront jugés par leurs pairs sur la base de cette contribution journalistique. Ils doivent accepter une certaine simplification de leurs explications, au risque que les raccourcis qu’empruntera le journaliste ne soient pas „rigoureusement exacts”, donc… „faux” au sens scientifique. Cela sans pour autant tolérer de ne plus se reconnnaître dans le résultat journalistique final.
L’écrivain Paul Valéry a dit: „Tout ce qui est simple est faux, mais tout ce qui ne l’est pas est inutilisable.” Cette maxime s’applique à merveille à l’activité quotidienne et complexe du journaliste scientifique, qui est de raconter la science complexe aussi simplement et correctement que possible. Afin d’en faire ce qu’elle devrait toujours rester: une aventure sociale largement partagée.

• „Biological components of sex differences in color preference”, A.C. Hurlbert & Y.Ling. In Current Biology, Vol.17, Issue 16, 2007
• „Le Matin”, 6.9.2008
• http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_224_report_en.pdf
• „L’épreuve de la raison entre science et société”, in „Le TEMPS”, 29.12.2008
• „Recherche et vulgarisation font bon ménage”, Communiqué de presse du CNRS, Paris, 20.8.2008

Olivier Dessibourg est physicien et journaliste scientifique, lauréat de plusieurs prix nationaux et internationaux de journalisme scientifique. Cet article est le contenu d’un exposé tenu aux assises du Réseau romand Science et Cité en janvier 2009 à Neuchâtel.


„Fin du monde?”
Trois exemples dépeignent le rôle des journalistes dans la création d’une culture scientifique dans la société.
• Des articles sont parus à l’été 2007 dans la presse, expliquant la prédisposition biologique qu’auraient les filles à préférer le rose, et les garçons, le bleu! Ils se basent sur des résultats de recherche publiés dans la revue „Current Biology”. Les auteurs y tentent de justifier cette dichotomie. En résumé: la préférence des filles pour les teintes rose-rouge pourrait tirer ses origines dans les divisions du travail entre les deux sexes à l’Age des premiers hominidés. Pendant que les hommes chassaient en ne cessant de regarder l’horizon et le ciel (bleu), les femmes, elles, faisaient la cueillette des baies (rouges), dont elles devaient identifier les grappes dans la verdure...
• Un communiqué de presse d’une université ayant pour sujet la goutte (l’affection touchant les articulations) arrive un matin de 2006 dans les rédactions. Le texte, medico-technique mais compréhensible, présente des recherches publiées dans la revue „phare ‒ Nature”. Il se termine inévitablement par la mention de débouchés thérapeutiques possibles. Plus tard tombe une dépêche d’agence de presse: c’est une copie quasi parfaite du texte du communiqué…
• Peu avant le 10 septembre 2008: flambée médiatique autour du lancement du LHC, l’accélérateur de particules du CERN. Un instrument accusé de pouvoir générer des microtrous noirs susceptibles d’enfler au point d’avaler la Terre... Des médias qui s’emballent à relayer la nouvelle, avec parfois des titres saisissants („L’apocalypse, c’est pour mercredi”, voire en „Une”: „La fin du monde le 10 septembre ?”) Des enfants, lecteurs de la presse gratuite ne percevant pas forcément le deuxième degré des informations, qui alarment leurs parents, devenus eux-mêmes dubitatifs. Et des scientifiques dont les messages rassurants ne font plus mouche pour désamorcer la „bombe”…

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