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...Yann de Houelleur: São Paulo, capitale 2009 du Prix Albert Londres

Alors que tant de rédacteurs menacés par la réduction des budgets rédactionnels s’accrochent désespérément à leur siège, éjectable, quelques centaines de confrères prennent le large et affrontent des périls pour restituer des réalités qui dérangent. C’est le cas de Sophie Bouillon et d’Alexandre Dereims, deux journalistes francophones qui ont remporté le Prix Albert Londres, décerné pour la première fois dans un pays d’Amérique latine, en l’occurrence le Brésil.
Alexandre Dereims a dû se débrouiller pour partir très loin, le long de la frontière entre la Corée du Nord et la Chine. Il a voulu raconter l’enfer vécu par les milliers de Coréens cherchant à fuir l’un des régimes politiques actuels les plus cruels. Il a vendu ce reportage, „Han, le Prix de la Liberté” à la chaîne de télévision française „Public Sénat”. Son film s’inscrit dans une filmographie qui traite notamment des enfants esclaves en Chine, des Karens en Birmanie et des Khmers Rouges.
De même, Sophie Bouillon, l’autre lauréate du Prix Albert Londres cette année, est partie „comme une grande fille” en Afrique du Sud où elle est devenue correspondante de plusieurs médias, entre lesquels la Radio Suisse Romande. Elle a consacré tout un reportage à la description du retour si difficile dans leur pays de Zimbabwéens qui avaient trouvé refuge en Afrique du Sud. Sophie a-t-elle vendu son „papier” au „Monde”, au „Figaro”, à „Libération”, à „L’Express” ? Non: il est paru dans un nouveau trimestriel tiré à 30 000 exemplaires, qui connaît un succès retentissant. Le titre de cette publication: „XXI” (comme 21e siècle).

Ces deux jeunes confrères marchent, effectivement, sur les traces d’Albert Londres, l’un des mythes du journalisme. Considéré comme l’un des pères du grand reportage, il a contribué, voici près d’un siècle, à révolutionner la presse. A partir de 1914, sa plume n’a cessé de donner de la valeur ajoutée aux grands quotidiens qui l’ont accueilli dans leurs colonnes: „Le Matin”, „Le Petit Parisien”, „Excelsior”…
Albert Londres était avant tout un poète, d’où l’opulence en matière de mots qu’offraient ses papiers, comme le montre cet extrait de son premier article, l’„Agonie de la Basilique”, publié dans „Le Matin” du 29 septembre 1914: „Nous redescendons, nous sommes près du chœur. De là, nous regardons la rosace – l’ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu’un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu.”
Albert Londres savait aussi bien décrire des scènes poignantes que refléter la vie des petites gens ou celle des nantis, car sa curiosité l’amenait à s’intéresser aux sujets les plus divers. Pas du tout le genre de journaliste spécialisé que la presse actuelle embauche (au compte goutte), ne raisonnant plus qu’en fonction de segments de marché. A plusieurs reprises, ses articles ont fait scandale, comme ceux destiné à décrire la triste réalité des asiles psychiatriques et du bagne à Cayenne, notamment.

Le jury du Prix Albert Londres comprend une trentaine de journalistes, certains devenus écrivains, tous anciens lauréats de ce même Prix. La présidente, Josette Alia, commentait, à l’issue de l’édition 2009 tenue à São Paulo: „Malgré la précarisation toujours plus vive dont souffrent les médias, je reste optimiste quant à l’avenir du journalisme comme le prouvent les exemples de Sophie et Laurent qui ont tous deux une forte personnalité et ont apprivoisé les nouvelles technologies.”
C’est exactement ce dont la presse a besoin aujourd’hui: des journalistes pugnaces, capables de résister aux pressions, qui soient à même de filer vers des horizons lointains pour alimenter nos médias, si fortement gangrénés par la „pipolisation” de la presse, avec des reportages aptes à „mettre le doigt sur la plaie”, selon la formule chère à Albert Londres.
Encore faut-il avoir la chance de pouvoir émarger au budget de médias réputés en bonne santé financière ou accepter une rémunération symbolique ne couvrant même pas les efforts personnels investis dans l’achat de billets d’avion, le paiement de nuits d’hôtel, sans oublier les communications téléphoniques.
Sans pour autant se plaindre, Alexandre Dereims précise que son documentaire réalisé à la frontière entre la Chine et la Corée lui a rapporté 10 000 euros. Le salaire de la peur, quand on songe à ce commentaire fait par Maurice Nahory, le directeur général de l’Alliance Française de São Paulo qui a parrainé l’édition 2009 du Prix Albert Londres: „Il a pris des risques incroyables car la moitié des personnes qui s’aventurent dans cette région frontalière n’en reviennent pas vivantes.”

L’article de la mort. Décidément, la presse et les médias en général semblent à l’article de la mort. Un interminable cancer qu’ont ausculté les jurés du Prix Albert Londres en compagnie de quelques confrères brésiliens spécialisés dans le journalisme d’investigation et une poignée de correspondants à São Paulo d’organes de presse francophones. Parmi les grandes signatures du „Monde”, Annick Cojean (lauréate du Prix Albert Londres en 1996) a expliqué aux journalistes brésiliens la gravité de la situation de la presse hexagonale: „Nos journaux sont obligés de réduire toujours davantage la voilure, diminuant même la pagination comme c’est le cas du ‚Monde’.”
„Pourtant, a relevé Lise Blanchet, qui travaille pour une chaîne du service public français, c’est une opportunité pour des jeunes confrères de vendre leurs reportages à des médias qui n’ont plus la possibilité d’envoyer à l’autre bout du monde des équipes de reporters.” Voilà donc les directeurs de rédaction amenés à sabrer dans ce qui devrait constituer le plat de résistance du grand festin de l’information: l’information internationale, restituée par des journalistes se coltinant à la réalité sur place.
Lors de ce débat, le lundi 11 mai, les journalistes français et brésiliens ont fait le même constat: les nouveaux médias susceptibles de prendre la relève de ceux en train de couler ou tout au moins de représenter une alternative crédible se comptent sur les doigts de la main. Les confrères français ont cité l’exemple de „Rue 89”, site mêlant l’écrit et la vidéo fondé il y a deux ans par des rédacteurs de „Libération” mis à la porte. Quant au nouveau site payant „Médiapart”, créé par Edwy Plenel, ancien rédacteur en chef du „Monde”, il ferait face à de sérieuses difficultés financières, selon Annick Cojean. „Il a toutefois su s’attirer une certaine notoriété avec des opérations marketing rondement menées.”

Sans pub mais bénéficiaire. L’une des nouvelles curiosités du paysage français présentée aux journalistes brésiliens présents à ce débat: „XXI”, un trimestriel tiré à plus de 40 000 exemplaires (le numéro de janvier 2009) osant publier des articles de fond accompagnés de dessins. „Au départ, personne ne croyait à la réussite d’une telle publication, relevait Annick Cojean, et tout laisse à croire que la mayonnaise a pris.”
Bien qu’il n’accueille pas de publicité dans ses pages, „XXI” peut s’enorgueillir de dégager des bénéfices après un an de fonctionnement. Et ses collaborateurs sont très honnêtement payés: 4000 euros le reportage…
S’il est une idée reçue que l’exemple de ce trimestriel contribue à dissiper, c’est bien celle-ci: les gourmets de l’information ne veulent pas forcément des articles courts, comme l’a suggéré un journaliste du „Figaro”. „Lorsque nous avons conçu notre formule rédactionnelle actuelle, notre rédaction en chef a conclu que les lecteurs, de nos jours, n’étaient plus capables de lire des papiers excédant deux feuillets et demi.” Or, „XXI” offre des articles s’étalant sur plusieurs pages, l’une des clefs de son succès.

„Piaui” avant „XXI”. Détail méritant le détour: un magazine semblable à „XXI” a débarqué dans les kiosques brésiliens bien avant, en octobre 2006. Il s’appelle „Piaui”, un titre ironique puisque c’est le nom de l’Etat le plus pauvre du Brésil. Une revue aussi atypique a été imaginée par le cinéaste João Moreira Salles, cependant imprimé par EDITOra Abril, le premier éditeur brésilien de magazines.
„Piaui” offre des reportages écrits avec le soin accordé normalement à des ouvrages littéraires, occupant chacun plusieurs pages et agrémentés de dessins. Selon Claudia Antunes, rédactrice en chef de la rubrique internationale du quotidien „Folha de S. Paulo”, „‚Piaui’ serait en réalité financé par un mécène discret qui ne chercherait pas vraiment à en faire un produit rentable”.

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